La vérité sur les arguments émotionnels…
Le présent article propose des bribes de réflexion sur le recours aux émotions en art et en communication. Il ne s’agit en rien d’un exposé exhaustif et scientifique, mais plutôt du trait d’un professionnel avertissant sur les effets de l’utilisation de nos émotions. Dans un pays libre et démocratique, le libre examen devrait prévaloir devant toute velléité de former une opinion en jouant la corde du pathos. Ici, le but revendiqué est de nous prémunir contre l’instrumentalisation d’un penchant humain naturel qui consiste à s’émouvoir.
Dans notre société contemporaine, la perception subjective et les opinions personnelles auraient-elles plus d'impact que les faits vérifiables lorsqu'il s'agit de façonner les attitudes et les décisions ?
Dans notre société contemporaine, la perception subjective et les opinions personnelles auraient-elles plus d'impact que les faits vérifiables lorsqu'il s'agit de façonner les attitudes et les décisions ?
ÉMOTION ET FAITS DANS LA FORMATION DE L’OPINION PUBLIQUE
Que ce soit dans le domaine politique, médiatique et social, où les discours sont souvent construits autour d'émotions, de narratifs et de déclarations provocantes plutôt que sur des données factuelles, la vérité objective perdrait-elle de sa pertinence et de son influence dans la formation de l'opinion publique ?
Demandez aux théologiens, philosophes, neurologues et autres psychologues, la vérité absolue a toujours été sujette à des nuances et à des perspectives multiples. Seulement, l’évolution actuelle des modes de communication et de la façon dont les individus interagissent avec l'information met en évidence un enjeu croissant dans la préservation de normes factuelles et rationnelles qu’entretient le discours public.
3 MINI-STORIES : ÉMOTIONS ARTISTIQUES ET POSTURE ÉMOTIONNELLE
As-tu déjà écouté la mélodie délicate d’une Promenade sentimentale de Vladimir Cosma ? La nature de la composition musicale réveille souvent chez qui l’écoute une atmosphère douce et mélancolique. Les notes du piano, les mélodies simples aux nuances expressives inclinent à la tendresse, la réflexion, et peut-être même, à une certaine contemplation.
As-tu déjà admiré l'Ange au Sourire, situé au portail nord de la façade occidentale de la Cathédrale de Reims ? L'ange, représenté dans un état de félicité, inspire la béatitude et la joie, comme une élévation spirituelle. Son expression faciale rayonnante, son sourire bienveillant suggère la beauté divine, tout en sérénité et en grâce.
Néanmoins, au registre, non plus de l’art, mais de la politique, un exemple caricatural parmi d’autres nous viendra tout de suite à l’esprit.
D’aucun médecin affecté aux choses de l’État, revint un après-midi d’une visite sur le terrain parmi l’assemblée de ses pairs. La fréquentation, inédite d’un service réa de CHU francilien, dont il allait témoigner, lui serrait la tripaille au vu du monde.
Dans l’agora, Il ne tint plus. Trop chahuté qu’il était par les élus, le tricolore libéra un râle inarticulé battant la détresse vitale de ses congénères hospitalisés in extremis. La réalité de l’humaniste à la tribune fit jaillir son miel sur tout l’hémicycle, mouchant un à un les cols blancs alentours.
Face à la décharge émotionnelle soudaine du portefeuilliste à la santé, nulle contestation ne pouvait plus advenir, au risque de faire basculer les débats dans une impudeur pro-macchabée. Ainsi l’émotion tomba en hallebardes d’un cœur gros, cherchant par la même à précéder certaines décisions structurant des ajustements sociaux, politiques et de santé publique « qui ne font pas plaisir à nos compatriotes, » mais qui ne sauraient être discutées plus avant.
ART AUTHENTIQUE OU ÉMOTION POUR ARGUMENT ?
Lorsqu'une émotion est inspirée par une œuvre d'art, elle est souvent considérée comme authentique, résultant d'une réponse personnelle et subjective à l'esthétique. Le consentement ici est implicite, découlant du choix du spectateur d'engager activement ses sens dans la contemplation d’une œuvre. Les artistes peuvent chercher à provoquer des émotions, mais le consentement du récepteur est souvent implicitement inclus dans l'acte d'apprécier de l'art.
Dans le cas d'une émotion manipulée par le déroulement d’un récit stratégique, le consentement du public peut être remis en question. Certaines formes de manipulation peuvent impliquer un contournement du consentement du public en exploitant des émotions à force d’insinuations.
NOS ÉMOTIONS SONT-ELLES UNE RÉALITÉ ?
Le rapport entre émotion et réalité est intrinsèquement lié à la manière dont les individus perçoivent, interprètent et réagissent à leur environnement.
Les émotions sont des réponses subjectives à la réalité vécue, façonnées par des facteurs cognitifs, sociaux, culturels et physiologiques.
Ainsi, l’émotion découlant d’une réalité sociale, peut être influencée par des facteurs sociaux et culturels. Ce que la société considère comme approprié ou inapproprié affecte la manière dont les individus expriment et vivent leurs émotions.
De même, certains chercheurs suggèrent que les émotions ont évolué pour jouer un rôle adaptatif dans la survie humaine. Les émotions peuvent orienter le comportement en réponse aux contraintes de l'environnement. Elles apparaissent de ce fait comme des expériences subjectives qui émergent en réponse à des stimuli internes ou externes, influencées par la perception individuelle et la compréhension personnelle de la réalité.
Enfin, des études en neurosciences ont identifié des corrélats neurophysiologiques associés à certaines émotions. Les changements dans le cerveau et le système nerveux peuvent accompagner et influencer l'expérience émotionnelle !
UNE SOCIÉTÉ DÉMOCRATIQUE PRÉFÈRE RESOLUEMENT LA PENSÉE CRITIQUE
En principe, le pouvoir démocratique favorise la connaissance partagée, un égal accès à l'information et à l’éducation. Dans une telle société, le positionnement ouvert des institutions, la diversité des sources, des points de vue, et la participation citoyenne sont des éléments incontournables et encouragés.
Un pouvoir démocratique se fonde aussi sur l'idée que tous les membres de la société ont droit de contribuer aux décisions collectives et d'accéder à des informations vérifiables et impartiales.
En ce sens, le pouvoir démocratique, fondé sur un débat contradictoire, découle de la liberté d'expression et du respect des opinions.
Partant, les individus se sentent libres de partager leurs points de vue sans crainte de représailles. La valorisation de la pensée critique, la tolérance envers les idées contraires et le respect des droits individuels sont inhérents à un débat démocratique, libre et intelligible.
PARADOXES DE L’ARGUMENT EMOTIONNEL EN DÉMOCRATIE
Pour autant, les détenteurs revendiqués de la pensée factuelle recourent inlassablement à des stratégies émotionnelles tout en prétendant s'appuyer sur des faits objectifs.
Cela crée une forme de paradoxe où ceux qui se positionnent comme défenseurs de la vérité compromettent la rigueur factuelle.
De ce fait, l’argument émotionnel est particulièrement curieux et paradoxal dans une société qui se revendique rationaliste et démocratique.
La logique et le raisonnement laissent place aux croyances personnelles, aux narratifs persuasifs dans un contexte de communication et de formation de l’opinion.
De ce point de vue, que dire d’une pensée humaniste, rationnelle ou progressiste qui viserait à presser l’adhésion par l’émotion ?
PENSÉES CRITIQUES ET CONFORMISME
Vérifier rigoureusement les faits amène finalement à remettre en question l'information quelle qu'elle soit. Et réciproquement, quand l’argument émotionnel escompte un résultat, une tentative de manipulation de l’opinion peut être à l’œuvre.
Cette réalité souligne les bravades auxquelles sont confrontés ceux qui cherchent à exercer une pensée critique dans des environnements où le conformisme est valorisé et où les divergences d'opinion sont de plus en plus mal tolérées.
Les individus qui expriment fidèlement leur pensée critique peuvent être marginalisés, en particulier lorsque leurs idées contredisent autant de discours stratégiques bien ficelés, de croyances établies, de statuts quos ou d’intérêts dominants.
UNE COMMuNiCATION RÉUSSIE EST RESPECTUEUSE DE NOTRE CONSENTEMENT
La compétence de faiseur de récits, ou storyteller, demeure hautement valorisée dans divers domaines, de la politique, des médias, des affaires, de la culture ou même de l'éducation. La capacité de créer des récits est souvent considérée comme un outil de persuasion indispensable pour transmettre des idées, mobiliser l'attention du public et façonner les perceptions.
Les storytellers sont habiles à utiliser des éléments narratifs tels que des personnages, des conflits, des rebondissements et des émotions pour rendre leurs messages plus mémorables et mobilisateurs. Cependant, cela soulève la question de la frontière entre la narration persuasive et la manipulation, car des récits bien construits peuvent parfois primer sur la véracité des faits.
Au final, nous soulevons des questions éthiques sur la sincérité et l'intégrité de la communication. En effet, plus le public est formé au récit stratégique et moins il aura à souffrir du joug des arguments émotionnels. Dès lors que le public décèle l'intention initiale d’une manipulation venant à le prendre de cours, gare au retournement de l’opinion ! Telle communication orientée peut susciter des réactions négatives quant à l'authenticité de l'émotion, jusqu’à provoquer la vindicte contre les orateurs entretenant l’illusion. La communication, autant que l’art, gagne à être intrinsèquement liée à la perception du consentement du récepteur.
Vous voulez bien utiliser les biais et les approches pour obtenir le consentement et garantir une communication respectueuse, réussie et consolidant le lien entre l’émetteur et ses publics ?
Profitez de mes prestations de storytelling !
Pour en savoir +
– Émotion et réalité chez Sartre (PoPuPS, Portail de Publication de Périodiques Scientifiques )
– La prise de pouvoir de l’émotion (Aleteia)
– La vérité sur les émotions (Dr Pierre Bernier, Dre Christine Bourque, Dre Andrée-Anne Bernier )
– Origine et vérité émotionnelle, du sentiment à la recherche de l’authenticité (Claude Neri)
